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Education. La réalité n’est pas la même dans l’un ou l’autre établissement scolaire où cohabitent les deux sous systèmes éducatifs, francophone et anglophone.  

 

Douala--21-aout-2013.-L-entree-principale-d-une-ecole-bi.jpgD’après les dernières statistiques publiées en 2013 par le Ministère de l’Education de base (Minedub), le Cameroun compte 1119 écoles bilingues, soit le tiers des 3250 établissements scolaires primaires et maternels repartis à travers le territoire national. Le cycle primaire totalise 713 écoles bilingues contre 405 dans le cycle maternel. Les régions du Littoral et du Centre arrivent en tête du tableau de représentativité avec respectivement 394 et 307 écoles bilingues recensées. Les parents d’élèves motivent la ruée vers ces écoles par différentes raisons. Certains inscrivent un de leurs enfants dans ce système éducatif par plaisir. Pour d’autres, il est question de préparer leur progéniture pour des voyages futurs vers les pays du monde entier où l’anglais, langue commerciale et internationale, leur sera d’une grande utilité. D’autres parents encore apprécient la qualité des enseignements et veulent voir leurs petits écrire et s’exprimer couramment dans les deux langues. C’est le cas de Calice Tchissi. Sa fille Marilyne Yankam a passé tout son cycle maternel et primaire dans une école bilingue. Aujourd’hui, Marilyne Yankam a 12 ans. Elle sera inscrite en classe de Form 1 (équivalent de la 6ème dans le sous système éducatif francophone) à la rentrée scolaire prochaine.

Calice Tchissi indique que la petite Marilyne est respectueuse. Elle aime le travail et a la crainte de l’éternel. Des caractères qu’elle a acquis, pense la maman, dans le système éducatif bilingue. « Son comportement est bien différent de celui de son frère ainé inscrit dans le système éducatif francophone. Elle a toujours obtenu entre 15 et 16 de moyenne dans le cycle primaire bilingue. Elle s’est très bien adaptée. Elle fait plutôt quelques erreurs de langage en français, alors qu’elle est francophone à la base. Elle a aussi eu quelques difficultés en mathématiques en classe de Cours moyen 1», relève Calice Thissi. Elle note cependant le coût élevé de la scolarité et de l’encadrement de sa progéniture.

La mère de l’élève a déboursé entre 100 000 et 140 000 F. Cfa par an, au titre des frais de scolarité de sa fille, lorsqu’elle était inscrite dans les cycles maternel et primaire bilingues. Il faut y ajouter les frais de répétitions, dont le montant varie selon les classes, et selon la négociation. « Ma fille s’en sort toute seule en français. Pour l’anglais, je lui trouve un répétiteur chaque année», explique Calice Tchissi. Elle a déboursé 5000 F. Cfa par mois pour les cours de répétition lorsque Marilyne était à la maternelle, 10 000 F. Cfa à la Sil, et 15 000 F. Cfa au Cm2. Les parents d’élèves déplorent en outre le volume des livres utilisés et la cherté des bouquins. « Il y a un peu plus de livres en anglais. Ils coûtent très chers. Souvent je suis obligé d’aller au ‘’poteau’’ (sorte de librairie de rue non conventionnelle, ndlr)», relève un parent. « On a dû construire une étagère pour ma fille dans son école, afin qu’elle puisse y ranger certains de ses effets. Son cartable aurait pu lui casser le dos », indique un autre parent.   

Pas de cadre réglémentaire

Douala-5-septembre-2011--lycee-bilingue-de-Deido.-Un-ense.JPGTandis que les parents se bousculent devant les portes des écoles dites bilingues  pour y inscrire leurs enfants, Doris Ningo est formelle : « Le statut d’école bilingue n’est pas encore clairement défini par le ministère de l’Education de base ». L’inspecteur pédagogique régional, chargé de la promotion du bilinguisme dans le Littoral, relève qu’il n’existe pas de stratégie ou politique qui définisse ce qu’est une école bilingue au Cameroun. Que se passe t-il alors dans la pratique? A la suite de plusieurs constats, Doris Ningo a relevé l’existence de cinq différents modèles d’écoles bilingues sur le terrain. Il y a en premier, des écoles où l’on enseigne l’anglais comme discipline aux francophones, et le français comme discipline aux anglophones. C’est le cas au Groupe scolaire bilingue La Mémoire à Bonabéri, dans l’arrondissement de Douala 4ème. «Le bilinguisme chez nous c’est une section francophone et une section anglophone. Les élèves suivent 85% des cours dans leur langue et 15% dans l’autre langue», explique Ruth Muma, secrétaire assistante.   

Dans d’autres écoles dites bilingues, comme à l’école primaire La Renaissance de Bonabéri, et à l’école bilingue Emergence au quartier Bonapriso, on fait du 50/50. C'est-à-dire que la moitié de la journée est consacrée aux enseignements dans une langue, et l’autre moitié dans l’autre langue. Il y a en troisième position, des écoles où sont juxtaposées une section francophone et une section anglophone. Dans un autre modèle, des écoles appliquent 30% de pédagogie par jour dans la seconde langue. Il y a  enfin un dernier modèle d’écoles dites bilingues. Il s’agit d’écoles francophones installées en zones anglophones ou d’écoles anglophones installées en zones francophones. C’est le cas de l’école « Government Bilingual Primary School», une école anglophone basée à Edéa.     

En attendant la clarification du statut d’école bilingue au Minedub, des inspecteurs pédagogiques relèvent des manquements sur les différentes méthodes de bilinguisme actuellement en application sur le terrain. Pour ce qui est du modèle 50/50, les pédagogues s’interrogent sur la capacité pour l’établissement scolaire à couvrir l’intégralité du programme des deux sous systèmes éducatifs, francophone et anglophone, et le respect des quotas horaires. Ils précisent qu’il faut par exemple 4h30 de cours d’anglais par semaine en classe de Cm1 et Cm2. « Certaines écoles veulent couvrir en 450 heures, un programme qui s’étale sur 900 heures. On surcharge les parents et les enfants. On met trop de pression sur les élèves. C’est anti pédagogique. Certains enfants pourraient avoir des blocages à certains niveaux de leur cursus. Il faut respecter les quotas horaires des deuxièmes langues», décrie Lydie Melong, conseiller pédagogique régional, chargé de la promotion du bilinguisme.    

Harmoniser les programmes !

Un responsable d’une école bilingue où le français et l’anglais sont enseignés comme disciplines reconnait que les élèves ne s’en sortent pas avec un même niveau de bilinguisme. Il explique que les élèves de la section francophone s’adaptent mieux pour écrire l’anglais, mais seulement 50% s’expriment bien en anglais. Sur 100 élèves inscrits en section anglophone, 60 écrivent bien le français au terme du cycle primaire. «Plusieurs enfants francophones inscrits en section anglophone finissent par mieux s’exprimer en anglais et connaissent plutôt des difficultés en français», note t-il. Et les parents affluent toujours. Ruth Muma confie que sur 24 places réservées par classe dans son établissement scolaire, l’école a enregistré 36 élèves dans certaines classes l’année dernière. « La majorité des promoteurs d’établissements scolaires ont ajouté le mot ‘bilingue’ sur les affiches et plaques de renseignement de leurs écoles lorsqu’ils ont vu l’intérêt que commençaient à porter les parents à ce système éducatif», pense Doris Ningo. Lors de sa ronde dans des écoles bilingues à Douala, le reporter a lu sur le mur de la façade principale d’une école bilingue, l’inscription : « We are bilingual » (Nous sommes bilingues, ndlr).

A la délégation régionale de l’éducation de base du Littoral, on confie que rien ne peut être entrepris comme mesure répressive face à la floraison des différents modèles d’écoles bilingues, du moment où l’Etat n’a pas encore définit le statut d’école bilingue au Cameroun. L’action des pédagogues se limite à l’encadrement et à la formulation des propositions à l’Etat, pour l’amélioration de l’environnement des écoles bilingues. Doris Ningo soutient qu’elle a déjà envoyé plusieurs rapports dans ce sens au Minedub. L’inspecteur pédagogique propose une harmonisation des programmes des deux sous systèmes éducatifs pour favoriser la continuité dans l’apprentissage. Elle indique qu’il faut en outre préparer des enseignants dans une école spéciale pour appliquer les programmes bilingues. « Il faut refondre tous les programmes. Mais cela demande beaucoup de temps. Il faut investir en programmes, en ressources humaines et en manuels scolaires adéquats», explique Doris Ningo. Un brin d’espoir pointe à l’horizon. « Il y a des curricula qui se préparent pour refondre les deux sous systèmes éducatifs sous une approche par compétence », révèle Lydie Melong, conseiller pédagogique. Elle indique qu’il existe déjà les curricula English pour les anglophones, Français pour les francophones, Mathématiques pour les anglophones et les francophones.  

Bepc bilingue

lycée bilingue de bonabériQu’en est-il du bilinguisme dans l’enseignement secondaire au Cameroun ? A la délégation régionale du Littoral, un inspecteur pédagogique chargé de la promotion du bilinguisme relève qu’il existe deux types d’établissements scolaires bilingues dans le cycle secondaire. Il s’agit d’une part des lycées et collèges où il y a une section francophone et une section anglophone, et d’autre part des lycées et collèges où il y a une classe bilingue. Le dernier cas de figure rentre dans le cadre d’un programme spécial d’enseignement bilingue initié par le gouvernement il y a quatre ans à Douala. Le projet pilote est expérimenté dans cinq établissements scolaires à savoir le lycée bilingue de Makèpè, le lycée bilingue de Deïdo, le lycée bilingue de Bonabéri, le collège St Michel et le collège bilingue Orchidée. Dans ces différents lycées et collèges, il a été créé des classes de 6e, 5e, 4e et 3e, Form 1, Form 2, Form 3 et Form 4  bilingues. Les élèves y sont admis après un concours spécial. Dans la pratique, l’inspecteur pédagogique explique qu’il est question de dispenser certaines disciplines en français et d’autres en anglais. «L’année dernière nous avons eu notre première vague de lauréats du Brevet d’études du premier cycle (Bepc) bilingue. Les résultats étaient satisfaisants avec 83,6% de réussite. On va évoluer avec la création des classes de 2nde et Form 5 bilingues », rassure notre source.   

Samuel Ebenezer Pohla, chef service des établissements à la délégation régionale du Minedub, pense qu’avec l’instauration du programme spéciale du bilinguisme en vigueur depuis de quatre ans dans le secondaire, il y a comme une réponse du gouvernement face à la « domination » des établissements scolaires privés spécialisés dans l’enseignement bilingue. Les pédagogues rappellent que l’introduction du bilinguisme dans le système éducatif camerounais a connu de grandes résistances (entre 1963 et 2000) depuis le lancement au lycée de Mokolo et plus tard dans les lycées bilingues d’Application et Essos. Il y a notamment eu en 1991, le manque d’enseignants et le refus d’enseigner de certains. L’explosion des établissements scolaires bilingues intervient en 2002, à la faveur de la relance du bilinguisme au Cameroun, à travers la création d’une journée nationale du bilinguisme. Pour Pierre Puengue, conseiller principal d’orientation, un enfant inscrit dans un système éducatif bilingue et bien suivi, peut avoir des opportunités sur le plans professionnel et de l’accomplissement personnel. Face à la multitude de modèles d’établissements scolaires bilingues, Pierre Puengue conseille aux parents de toujours demander l’avis d’un conseiller d’orientation scolaire. « Malheureusement il n’y a pas suffisamment de conseillers d’orientation pour les établissements scolaires. C’est le résultat de leur introduction tardive dans le système éducatif», déplore t-il.

Mathias Mouendé Ngamo

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